Sciences & Santé


CANCER
Des chiens renifleurs de tumeurs

J. M.-B.
[24 septembre 2004]

La nouvelle réjouira trente millions d'amis des chiens : une étude savante parfaitement sérieuse, à paraître demain dans le British Medical Journal (BMJ), établit la preuve que des chiens peuvent identifier à l'odeur les patients atteints de cancers. Ces chiens de races très diverses (épagneul nain continental, cockers, batards) sont capables de reconnaître en la reniflant l'odeur de l'urine des sujets atteints d'un cancer de la vessie.

On savait déjà, de manière anecdotique, que les cancers de leurs maîtres avaient été diagnostiqués par des chiens de compagnie, mais la preuve de principe n'en avait jamais été établie. Ainsi, en 1989, The Lancet publiait la description d'un cas dans une lettre à l'éditeur d'un responsable du département de dermatologie du King's College Hospital de Londres. Le spécialiste y évoquait une femme de 44 ans dont le mélanome malin de la cuisse gauche avait été découvert grâce à son chien, un mâtiné de border collier et de doberman.

Pendant des mois, l'animal avait passé de longues minutes par jour à renifler à travers le tissu, la cuisse de sa maîtresse. Un jour il avait fini par mordre la lésion détestée, et la dame anglaise consulta. C'était un cancer. En 2001, The Lancet publia une autre anecdote à propos d'un homme de 66 ans qui avait depuis 18 ans une lésion d'eczéma sur la cuisse. Son labrador, Parker, s'était mis lui aussi à renifler constamment la lésion qui se révéla, une fois excisée, être un carcinome basal.

Le docteur Carolyn Willis, du Amersham Hospital de Buckingham a entraîné, pendant sept mois, six chiens, compagnons de personnes sourdes, à reconnaître l'urine de 36 patients atteints de cancer de la vessie, de celle de 108 personnes, parmi lesquelles des malades chroniques et des volontaires sains. Chaque chien devait détecter l'échantillon d'urine du cancer de la vessie parmi six autres échantillons normaux, l'animal devant se coucher devant l'échantillon reniflé «positif». Et ce test était répété neuf fois de suite, avec des degrés de complexité croissante, en diluant par exemple l'urine des patients positifs ou des volontaires sains. Les patients sélectionnés au Amersham Hospital étaient 23 hommes âgés de 48 à 90 ans et de 13 femmes (49 à 90 ans) tous atteints de carcinomes urothéliaux de vessie. Les résultats groupés des six chiens renifleurs sont étonnants : en effet, ils ont reconnu l'échantillon d'urine cancéreux dans 41% des cas. Le hasard seul ne donnerait le bon résultat que dans 14% des cas. Un résultat qualifié de «hautement significatif» par l'édito rialiste du BMJ, le professeur Cole (épidémiologiste au Child Health Institute de Londres), lui-même propriétaire d'un labrador chocolat.

Comme l'indique dans son article le docteur Willis, «la capacité qu'a le chien de reconnaître une odeur caractéristique de cancer de la vessie ne dépend pas de la présence dans l'urine d'autres molécules détectables par la biochimie habituelle». Autrement dit, il doit bien y avoir des composés organiques volatiles spécifiques du cancer. Il faut qu'ils soient volatiles pour être détectés par l'organe sensoriel du chien, mais il n'est pas nécessaire qu'ils soient en forte concentration ; de simples traces, comme pour la cocaïne ou les explosifs, suffisent, étant donné la formidable puissance du système olfactif canin.

Pour le professeur Guy Vallancien (urologue à l'Institut Montsouris, Paris) «il aurait fallu savoir quel est le grade, donc la gravité et l'extension des tumeurs détectées. On sait bien que des tumeurs de vessie de grade élevé «desquament», c'est-à-dire font partir des cellules tumorales dans l'urine. Peut-être est-ce la cellule tumorale et son environnement chimique que détecte l'animal». Mais c'est bel et bien la signature chimique du cancer que le chien renifle : ainsi pendant l'apprentissage, tous les chiens sans exception ont, de manière non univoque, trouvé «positif» un échantillon d'un volontaire sain. Malgré une endoscopie vésicale et une échographie négatives, le médecin réclama d'autres tests pour ce sujet. Il eut alors la surprise de découvrir un carcinome du rein droit chez cet homme !